22/02/2021
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Pendant la Semaine du Monde Arabe, nous partagerons chaque jour sur nos réseaux des suggestions de lecture Bande dessinée sur le Moyen-Orient, en partenariat avec la doc de Sciences Po. A cette occasion, nous partageons avec vous un superbe article écrit par Sylvain Venayre sur le rapport entre l’histoire et la bande dessinée. Bonne lecture 📖
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Un point sur l’auteur :
« Sylvain Venayre est Professeur d’histoire contemporaine à l’Université Grenoble-Alpes depuis 2013, ancien directeur du CRHIPA (2014-2016) et du LUHCIE (2016-2018). Spécialiste de l’histoire du XIXe siècle, ses travaux portent sur l’histoire des circulations (voyages, tourisme, expéditions militaires), ainsi que sur l’histoire des imaginaires, des sensibilités et des émotions. »
Il a notamment publié La Gloire de l’aventure. Genèse d’une mystique moderne. 1850-1940 (Aubier, 2002), L’Histoire au conditionnel (avec Patrick Boucheron, Mille et Une Nuits, 2012), Les Origines de la France. Quand les historiens racontaient la nation (Le Seuil, 2013), La Balade nationale (avec Étienne Davodeau, La R***e dessinée/La Découverte, 2017) et Écrire la guerre. De Homère à nos jours (avec Xavier Lapray, Citadelles & Mazenod, 2018).
« Il a également dirigé de nombreux ouvrages dont L’Histoire culturelle du contemporain (avec Laurent Martin, Nouveau Monde, 2005), L’Art de la bande dessinée (avec L. Martin, J.-P. Mercier et P. Ory, Citadelles & Mazenod, 2012), L’Ennui. Histoire d’un état d’âme. XIXe-XXe siècle (avec P. Goetschel, C. Granger et N. Richard, Publications de La Sorbonne, 2012), Histoire du monde au XIXe siècle (avec P. Singaravélou), Fayard, 2017, rééd. Pluriel 2019) et Paris théâtre des opérations (Le Seuil, 2018).
Il dirige actuellement la collection Histoire dessinée de la France (La R***e dessinée/La Découverte), dont 20 volumes sont à paraître. »
Bio tirée du site : luhcie.univ-grenoble-alpes.fr/membres/sylvain-venayre/
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PETITE HISTOIRE DE L’HISTOIRE EN BANDE DESSINEE
Illustrer l’Histoire : le projet est aussi vieux que l’illustration elle-même. Dès le XIXe siècle, le triomphe de la gravure sur bois de bout s’est accompagné de la production de livres d’histoire illustrés [1]. L’Histoire de France de François Guizot, l’Histoire des Romains de Victor Duruy, pour ne citer que ces deux exemples célèbres, ont ainsi fait l’objet d’éditions illustrées en attendant que, sous la Troisième République, Ernest Lavisse précise le rôle dévolu aux images dans son Histoire de France destinée aux élèves des écoles.
La bande dessinée du XXe siècle a été l’héritière de ces conceptions d’un enseignement par l’image [2]. De nombreux auteurs ont proposé des biographies de personnages historiques – à commencer par Jijé, dont les albums édifiants consacrés à Don Bosco, Christophe Colomb et Baden Powell parurent dès les années 1940. À partir 1951, le journal Spirou publia la série des « Belles Histoires de l’Oncle Paul » qui, pendant une trentaine d’années, raconta en quatre à six planches différents événements historiques. Il y eut bien d’autres entreprises similaires, telle la série « Mickey à travers les siècles », qui parut dans le Journal de Mickey entre 1952 et 1978. En ce domaine, la réussite la plus marquante fut sans doute l’Histoire de France en bandes dessinées, publiée par les éditions Larousse en 1976-78.
À cette production, il convient d’ajouter d’innombrables bandes dessinées historiques, dont certaines ont demandé à leurs auteurs de conséquents efforts de documentation – à l’image, par exemple, des Passagers du vent de François Bourgeon, dont la première série fut publiée entre 1979 et 1984 – ou, plus récemment, du Fritz Haber de David Vandermeulen (2005-2014). Depuis 2004, le prix Château de Cheverny de la bande dessinée historique, décerné dans le cadre des Rendez-vous de l’Histoire de Blois, vient récompenser les meilleures réussites du genre.
L’émergence des reportages et des autofictions (ce qu’on appelle parfois la « bande dessinée du réel ») a récemment renouvelé le récit historique en bande dessinée. Dans la foulée de Maus, qu’Art Spiegelmann a commencé à publier en 1986 [3], des auteurs de plus en plus nombreux ont entrepris de raconter, à travers leur histoire familiale, des histoires plus générales, qu’il s’agisse de celle de l’Algérie (Jacques Ferrandez, Carnets d’Orient, à partir de 1987), de l’Iran (Marjane Satrapi, Persépolis, 2000-2003) de la Syrie (Riad Sattouf, L’Arabe du futur, depuis 2014) ou du syndicalisme dans les Mauges (Étienne Davodeau, Les Mauvaises Gens, 2005). D’autres ont mis en images leurs enquêtes, Palestine de Joe Sacco inaugurant en 1996 un vaste mouvement poursuivi notamment par les reportages en bande dessinée publiés depuis 2008 par la r***e trimestrielle XXI. Le prix Pulitzer remis à Spiegelmann en 1992, l’American Book Award remis à Joe Sacco en 1996, témoignent de la réussite de genres qui s’efforcent de conjuguer la maîtrise de la bande dessinée et la rigueur des informations rapportées.
Dans cette production de plus en plus variée, quelle est la place des chercheurs ? Certains sont devenus, à leur corps défendant, des héros de bande dessinée : dans Ulysse ou les chants du retour (2014), Jean Harambat a ainsi mis en scène l’helléniste Jean-Pierre Vernant, dont le savoir lui permettait d’analyser le récit d’Homère. Le plus souvent, néanmoins, les spécialistes ont été réduits au rôle de rédacteurs de préfaces ou de postfaces plus ou moins conséquentes – à l’image de celles de Christophe Granger dans Le Temps est proche de Christopher Hittinger (2017), de Christian Ingrao dans Le Voyage de Marcel Grob de Philippe Collin et Sébastien Goethals (2018) ou de Pierre Serna dans Révolution ! de Florent Grouazel et Younn Locard (2019). Indépendamment de toutes les connaissances que leurs textes apportaient, leurs interventions avaient d’abord pour but de légitimer le sérieux historique d’une œuvre qu’ils n’avaient pas produite.
Ce rôle de conseillers a récemment été mis en avant par la collection de biographies « Ils ont fait l’histoire », coéditée depuis 2014 par les maisons Glénat et Fayard, la première étant spécialisée dans la bande dessinée, la seconde étant notamment reconnue pour la qualité de ses biographies. Chaque livre est ainsi signé non seulement par des dessinateurs et des scénaristes, mais aussi par des historiens dont la contribution est ainsi pleinement reconnue comme celle d’auteurs – même s’ils ne sont pas responsables du scénario des livres [4]. Cela est particulièrement remarquable à la fin de chaque ouvrage, où un « making-of » de quelques pages vient expliquer de quelle façon les auteurs de la bande dessinée ont dû régler des problèmes posés par les connaissances des historiens.
Comment donner plus de place aux chercheurs dans la production de bandes dessinées historiques ? L’idéal serait évidemment que l’historien soit lui-même dessinateur et scénariste et qu’il se saisisse seul de toutes les possibilités du medium. Il y a des précédents, dans d’autres domaines du savoir. Dès 1975, le psychanalyste Serge Tisseron soutenait une thèse intitulée Contribution à l’utilisation de la bande dessinée comme instrument pédagogique : une tentative graphique sur l’histoire de la psychiatrie, dont il avait rédigé toute une partie sous forme de bande dessinée (disponible sur le site Internet de l’auteur, elle s’ouvre sur deux petits mots de félicitations de Roland Barthes et Michel Foucault, qui légitiment évidemment la tentative). Plus récemment, Nick Sousanis a soutenu une thèse de sciences de l’éducation entièrement rédigée sous la forme d’une bande dessinée et publiée par les très sérieuses presses universitaires de Harvard (Unflattening, 2015). De telles entreprises demandent toutefois d’être à la fois chercheur et dessinateur, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Pour l’instant, celles et ceux qui s’y sont essayé ont plutôt mis en scène l’activité de recherche que les résultats de la recherche (voir par exemple le blog de Pierre Nocerino ou celui du collectif « Les bulles du labo »). En ce domaine, la réussite la plus visible est sans doute Carnets de thèse de Tiphaine Rivière, publié aux éditions du Seuil, qui raconte les années de doctorat de l’autrice – mais pas le contenu de sa recherche.
Le plus souvent, la solution retenue a consisté à adapter en bande dessinée les travaux des chercheurs. Cela a été fait dès 2008 avec l’Histoire populaire de l’empire américain de Howard Zinn. La méthode est aujourd’hui fréquemment utilisée – que l’on songe à l’Histoire dessinée de la guerre d’Algérie (Seuil, 2017), dans laquelle Sébastien Vassant a mis en scène les connaissances de l’historien Benjamin Stora, ou à l’adaptation du best-seller de Yuval Noah Harrari, Sapiens, par David Vandermeulen et Daniel Casanave (Albin Michel, 2020). Cependant, il ne s’agit chaque fois que de déclinaisons en bande dessinée de recherches ayant été produites préalablement sous des formes classiques.
Une solution plus ambitieuse consiste à demander aux chercheurs de coproduire un livre avec un auteur de bande dessinée. De telles tentatives se sont multipliées ces dernières années. Depuis 2014, la R***e dessinée publie ainsi des enquêtes associant un auteur de bande dessinée et un reporter (mais aussi, dans certains cas, des historiens comme Valérie Igounet, Marie Gloris Bardiaux-Vaïente et moi-même). En 2016, deux collections ont été lancées sur le même principe : codirigée par une autrice de bande dessinée, Lisa Mandel, et une sociologue, Yasmina Bouagga, la collection « Sociorama » des éditions Casterman présente ainsi des « récits sociologiques en BD », cependant que la « Petite Bédéthèque des savoirs », dirigée par David Vandermeulen aux éditions du Lombard, associe des auteurs de bande dessinée à des journalistes ou des universitaires (dont quelques historiens, tels Christian Delporte et Thomas Römer) [5].
Lancée en 2015 par la R***e dessinée et les éditions de La Découverte, la collection Histoire dessinée de la France est actuellement la plus importante de ces entreprises associant ainsi des auteurs et des autrices de bande dessinée à des historiennes et des historiens. Dix volumes ont déjà été publiés entre 2017 et 2020. Dix autres sont à paraître d’ici 2024. Réalisé par Étienne Davodeau et moi-même, le premier volume, intitulé La Balade nationale, a reçu en 2018 du prix de la Fondation Pierre-Lafue, ce qui en fait, à ma connaissance, la seule bande dessinée française à avoir été récompensée par un prix réservé aux livres d’histoire.
Cette évolution récente doit nécessairement s’accompagner d’un effort de réflexion sur ce que l’écriture en bande dessinée, coproduite par des chercheurs, peut apporter à la connaissance et à l’intelligibilité du passé. Pour cela, les chercheurs auront intérêt à s’adosser aux travaux que les auteurs de bande dessinée ont eux-mêmes produits sur leur propre art (songeons aux ouvrages de Will Eisner, Scott McCloud ou Lewis Trondheim, pour n’en citer que quelques-uns [6]). Quelques textes ont déjà été publiés sur la question [7]. Nul doute qu’il y a là de belles perspectives de réflexion pour les historiennes et les historiens, comme pour les autrices et les auteurs de bande dessinée – et on doit espérer que ces réflexions prendront elles aussi, un jour, la forme de la bande dessinée.
Sylvain VENAYRE
Université Grenoble-Alpes
Notes de bas de page :
[1] Margot Renard, Les Images du récit national. Illustrer l’Histoire de France de 1814 à 1848, thèse, Université Lyon-2, 2018.
[2] Annie Renonciat, Voir/Savoir. La pédagogie par l’image au temps de l’imprimé, du XVIe au XXe siècle, Chasseneuil-du-Poitou, CNDP, 2012.
[3] Sur la fortune critique de Maus, voir Bart Beaty et Benjamin Woo, The Greatest Comic Book of All Time: Symbolic Capital and the Field of American Comic Books, New York, Palgrave Macmillan, 2016.
[4] Voir le témoignage d’Etienne Anheim, Le Travail de l’histoire, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2018, p. 194.
[5] Pour une histoire des rapports entre bande dessinée et journalisme, voir Alexis Lévrier et Guillaume Pinson (dir.), Presse et bande dessinée. Une aventure sans fin, Paris, Les Impressions nouvelles, 2021.
[6] Will Eisner, Comics and sequential art: principles and practices from the legendary cartoonist, New York, W.W. Norton, 1990 ; Scott McCloud, Understanting Comics: The Invisible Art, New York, Kitchen Sink Press, 1993 et Reinventing comics: how imagination and technology are revolutionizing an art form, New York, NY, Perennial, 2000 ; ; Lewis Trondheim, Désoeuvré : essai, Paris, L’Association, 2008.
[7] Ivan Jablonka, « Histoire et bande dessinée, La Vie des idées, 18 novembre 2014 ; Adrien Genoudet, Dessiner l’Histoire. Pour une histoire visuelle, Paris, Le Manuscrit, 2015 ; Pierre Nocerino, « Ce que la bande dessinée nous apprend de l’écriture sociologique », Sociologie et Sociétés, n° 48, 2016, p. 169-193 ; Ernesto Priego, « Comics as Resarch, Comics for Impact : The Case of Higher Fees, Higher Debts », The Comics Grig : Journal of Comics Scholarship, n° 6, 2016 ; Nicolas Labarre et Marie Gloris Bardiaux-Vaïente (dir.), « La bande dessinée, langage pour la recherche », Essais. R***e interdisciplinaire d’humanités, Bordeaux, École doctorale Montaigne-Humanités, 2017 ; Sylvain Lesage, « Écrire l’histoire en images : les historiens et la tentation de la bande dessinée », Le Mouvement social, n° 269-270, 2019/4, p. 47-65 ; Sylvain Venayre, « Faire de l’histoire en bande dessinée », dans C. Le Bart et F. Mazel (dir.), Écrire les sciences sociales, écrire en sciences sociales, Rennes, MSBH-PUR, à paraître fin 2021.