27/06/2023
SOLDER LA COLONISATION OU MOURIR, Décembre 2000.
Voici un pays de nègres où la langue nationale est le français. Voici un pays de nègres où le palais est plus sensible à la crème chantilly qu’au néré. Voici un pays de nègres où l’on préfère échanger le prestigieux nom de Kéita contre un vulgaire Kate. Voici un pays de nègres où l’on se préoccupe plus d’import-export que d’autosuffisance alimentaire. Voici un pays de nègres enfin, dont les fils se ceignent le chef avec la bannière étoilée.
Ce pays, on le constate, est désaccordé. Ce pays a sublimé la fraude en mode de pensée, et depuis, il fraude avec lui-même. Il ruse, louvoie avec son être propre et est, de ce fait, en permanence faux, dans le sens où une musique est fausse. Etre ou ne pas être… ce qu’on est ? Et ce pays meurt de ne pas oser trancher cette question vitale. D’ailleurs, il le voudrait qu’il ne le pourrait pas dans l’état actuel des choses. Car son élite dirigeante, intellectuelle, politique et militaire, engoncée dans une aliénation débile, construit un pays artificiel (officiel) flottant au-dessus du pays réel et ne se confondant jamais avec lui. Un jeu –au sens où un mécanisme joue– se développe ainsi entre ces deux parties et empêche le pays de s’articuler à lui-même, condition sine qua non d’un quelconque bond qualitatif.
Cette situation inhibante résulte de ce que depuis 40 ans ce pays n’a pas soldé ses comptes avec la colonisation. Ici comme ailleurs sur le continent, à deux ou trois exceptions près, la classe dirigeante n’a pas compris et donc pas posé la réalité matérielle de la colonisation. Nos intellectuels, nos hommes politiques et nos militaires échouent à comprendre que la colonisation, concrètement, à consistée en quatre points : destruction politique, reconfiguration économique, génocide culturel et sclérose linguistique. C’est ce quatuor qui rend possible et effective toute colonisation. Et à ses quatre niveaux, la rencontre de ce pays avec la France et l’Occident a été des plus désastreuses.
Sur le versant politique, avec notre défaite, la colonisation a détruit les structures étatiques préexistantes, redessiné l’organisation territoriale et construit arbitrairement sur ces ruines une aberration politique qu’elle dénomma Côte d’Ivoire. Dans le même temps qu’elle substituait à des institutions participatives fondées sur l’égalité de tous devant un idéal de justice hérité de la tradition (ici, aucun roi ne pouvait dire « c’est légal parce que je le veux »), une structure capitaliste à finalité spoliatrice dans laquelle une poignée d’individus décide pour tous selon ses seuls intérêts. L’État colonial et son fils, l’État “ indépendant ” africain, ne sont que les instruments de légalisation du vol et de l’oppression des populations.
Sur le plan économique, elle supprima les économies naturelles, autosuffisantes, des « économies à la mesure de l’homme indigène » au profit d’une économie exploitatrice, exclusivement orientée vers la métropole. La colonisation transforma la colonie en grenier et en mine de la métropole. Une économie de déprédation qui, déconnectée de son milieu naturel, disloqua le précédent système harmonieux de production de denrées et de prestations construit autour du travail comme valeur absolue. Cette « économie », suivant son moule d’origine transforma progressivement, une moitié de la population (les femmes) en indigente et en assistée.
En ce qui concerne le domaine culturel, et ce fut le plus traumatisant, du jour au lendemain, tout ce en quoi nous avions cru depuis des millénaires et qui faisait notre spécificité, notre être-au-monde, le ferment de notre capacité au progrès, fut disqualifié, déclaré nul et non avenu. Nos religions ? fétichismes païens et rituels obscènes ; nos noms ? anathèmes du diable ; notre histoire ? barbarie obscure et anthropophagie féroce ; notre technologie ? empirisme passif ; nos arts ? épanchements primitifs et naïfs.
Pour la dimension linguistique enfin, nous n’avons pas été à même de comprendre le piège, tellement celui-ci fut subtil. En nous convainquant de la pauvreté et la puérilité de nos langues qui, selon lui, s’ébrouent médiocrement dans le concret et sont incapables d’abstraction, le colonisateur s’assurait de notre auto-esclavage. Mieux, il inoculait dans nos têtes et dans nos âmes, le poison de notre avilissement et notre incapacité au progrès. Le remplacement de nos langues par celle du colonisateur dispense ce dernier de tout autre effort. Désormais, nous sommes les gardes-chiourmes de nous-mêmes. Voici ce qu’est une colonisation.
Et voici ce que la colonisation a fait de ce pays. Voici ce nous-mêmes avili et spolié que depuis 40 ans nous refusons de réassumer et de redorer. Nous sommes aujourd’hui des nains historiques, culturels, économiques, scientifiques et psychologiques parce qu’au « sortir » de la colonisation, nous avons décrété, par paresse, qu’elle n’avait jamais eu lieu. Ce pays vit donc dans un mensonge global. Ce pays est un mensonge vivant ! Et ce mensonge est le boulet que l’Afrique traîne et qui l’empêche d’avancer.
Donc sur ce continent ne pèse ni une malédiction biblique –la Genèse est une littérature légère– ni une malédiction géographique –Hegel est un malhonnête–, seul ce hiatus à l’intérieur de nous-mêmes paralyse l’Afrique.
Devant ce constat et devant la misère morale, matérielle et surtout culturelle qui accable les populations noires, il apparaît impérieux de créer un espace (l’État africain renaissant) où pourrait s’assumer l’être africain authentique, vivant pleinement sa modernité, qui n’est nullement rupture d’avec la tradition mais libre et naturelle évolution de celle-ci, et solidement enraciné dans sa très longue histoire, la plus longue de toute l’humanité. L’objectif des plus dignes filles et fils du continent noir sera donc, pour ce XXIe siècle, de solder enfin cette vile colonisation. De montrer la beauté de notre culture, d’amener à l’acceptation de notre histoire, toute notre histoire, noble ou veule, car c’est elle en totalité qui nous explique et nous définit, de démontrer notre capacité à construire une société performante, généreuse et juste. Cette société ne sera pas un sombre décalque de l’Occident, car modernisation ne signifie nullement européanisation ou américanisation comme le laissent accroire certaines de nos « élites » paresseuses et “développementalistes”. Notre modèle sera africain. Nous irons chercher dans la plus grande civilisation que l’humanité n’ait jamais connue et qui fut bâtie par des nègres : l’Egypte pharaonique !
Notre espoir est que cette entreprise exaltante puisse amener la jeunesse africaine à savoir qui elle est, à être fière d’elle-même et de ses ancêtres, à croire qu’elle peut de nouveau être à la tête du monde, à proposer un autre modèle d’humanisme dont le socle ne sera pas le profit mais bien l’Humain. Car c’est elle, cette jeunesse consciente, qui aura entre ses mains, le salut ou la chute de l’Afrique, le choix de la Civilisation ou de la Barbarie.