16/09/2026
đ§© LE PARADOXE DU MOIS Tout le monde veut innover. Mais pourquoi ?
Il faut innover. En formation, dans l'entreprise, dans les RH, dans le management. Innovation pédagogique, innovation sociale, innovation numérique. Et désormais, évidemment : innovation par l'IA.
à force, j'ai parfois l'impression que sortir un paperboard devient presque un acte de résistance.
Pourtant, une question toute simple me travaille : quand nous disons « il faut innover », quel problÚme cherchons-nous exactement à résoudre ? Parce que changer un outil ne signifie pas nécessairement changer une pratique. Une IA ne rend pas automatiquement une formation innovante. Un escape game non plus. Pas davantage qu'une application, un casque immersif ou un mur de Post-it particuliÚrement coloré.
Tout cela peut ĂȘtre formidable. Ou parfaitement inutile.
Alors peut-ĂȘtre devrions-nous commencer par une autre question : pourquoi avons-nous tellement besoin que ce que nous faisons soit qualifiĂ© d'innovant ?
đ± LE HĂRISSON OBSERVE Confession d'une curieuse
Je vais commencer par reconnaßtre quelque chose : j'aime la nouveauté. Je teste, je lis, je mélange, je détourne. J'adore aller chercher une idée dans un domaine pour voir ce qu'elle devient lorsqu'on la déplace dans un autre. Je pourrais donc facilement succomber à l'injonction d'innover.
Mais plus j'entends ce mot, plus il me questionne. Nous devons dĂ©sormais ĂȘtre innovants, agiles, crĂ©atifs, hybrides, disruptifs â et si possible avant le premier cafĂ©.
Innovants pour quoi, au juste ? Pour mieux apprendre, pour mieux transmettre, pour résoudre un problÚme qui résistait jusqu'ici ? Ou parfois simplement pour pouvoir dire que nous innovons ?
C'est peut-ĂȘtre lĂ que commence le paradoxe.
đ§ UNE INNOVATION UN PEU TROP SPECTACULAIRE
Innover ne signifie pas forcĂ©ment inventer. Cela peut ĂȘtre beaucoup plus discret : dĂ©placer un usage, faire dialoguer deux mĂ©tiers, modifier une maniĂšre de travailler, faire circuler autrement un savoir, relier deux disciplines, ou simplement rendre visible quelque chose que nous avions cessĂ© de regarder.
Cette conception de l'innovation m'intéresse davantage, parce qu'elle déplace la question. Non plus « qu'allons-nous inventer de nouveau ? », mais « qu'avons-nous réellement besoin de changer ? »
Et parfois, la rĂ©ponse sera peut-ĂȘtre : pas grand-chose. Peut-ĂȘtre faut-il d'abord regarder autrement ce qui existe dĂ©jĂ .
â LES SAVOIRS INVISIBLES Et si une partie de l'innovation Ă©tait dĂ©jĂ sous nos yeux ?
Dans les entreprises et les collectifs de travail, une quantité considérable de savoirs circule sans programme pédagogique. Un collÚgue regarde faire un autre. Quelqu'un explique son astuce. Une erreur devient une histoire que toute l'équipe retient. Un professionnel expérimenté montre un geste qu'il aurait probablement du mal à décrire dans un référentiel.
Quelqu'un lance : « Attends⊠moi, dans ce cas-là , je fais comme ça. » Et quelqu'un apprend. Pas de dispositif, pas de badge, pas d'algorithme. Et pourtant, quelque chose vient de se transmettre.
C'est notamment cette observation qui nourrit mon travail autour des Savoirs Invisibles et de Machine Ă CafĂ© Learning. Non, il ne s'agit pas de transformer la machine Ă cafĂ© en salle de formation â pitiĂ©, laissons encore quelques endroits sans objectifs pĂ©dagogiques ni feuille d'Ă©margement. â Il s'agit plutĂŽt de regarder sĂ©rieusement ce qui s'y passe. Parce que l'innovation peut parfois consister non pas Ă crĂ©er un nouvel apprentissage, mais Ă reconnaĂźtre enfin celui qui existait dĂ©jĂ .
đ LES CHRONIQUES DU POST-IT TRAGIQUE Ăpisode : « RĂ©inventons totalement nos pratiques »
Objectif de la journée : INNOVER.
Matériel : 240 Post-it, 36 feutres, 8 panneaux, 1 facilitateur trÚs enthousiaste, le mot disruption prononcé 17 fois.
Trois heures plus t**d, grande restitution. Un groupe prend la parole : « Il faudrait mieux communiquer entre les services. »
Silence. Le HĂ©risson regarde les 240 Post-it. Puis le groupe. Puis les Post-it. Et murmure : « On aurait peut-ĂȘtre pu commencer par se parler. »
đ LE HĂRISSON PASSE AU CRIBLE Ce mois-ci : l'innovation pĂ©dagogique
Pas pour dĂ©cider de ce qui est ou n'est pas innovant. Encore moins pour distribuer des autocollants « INNOVATION APPROUVĂE PAR LE HĂRISSON ». Mais avant de succomber au prochain outil rĂ©volutionnaire, quatre petites questions peuvent ĂȘtre utiles.
1 â Quel problĂšme cherchons-nous Ă rĂ©soudre ? Cela paraĂźt Ă©vident. Ătonnamment, ça ne l'est pas toujours. Quand nous ne savons pas rĂ©pondre, nous finissons parfois par chercher un problĂšme qui justifiera notre nouvelle solution.
2 â Qu'est-ce qui change pour celui qui apprend ? Pas pour notre PowerPoint, notre communication, ou notre image de professionnel innovant. Pour la personne qui apprend.
3 â Qu'est-ce que cette nouveautĂ© rend possible ? Faire mieux, faire autrement, rendre quelque chose plus accessible, permettre Ă d'autres d'apprendre ? Ou faisons-nous exactement la mĂȘme chose, avec un emballage plus sĂ©duisant ?
4 â Si nous retirions l'outil, que resterait-il ? Une intention, une autre maniĂšre de transmettre, une pratique diffĂ©rente, un apprentissage ? Si oui, nous tenons probablement quelque chose d'intĂ©ressant.
Attention aussi au piÚge inverse : le fameux « on a toujours fait comme ça » n'est pas davantage une preuve de pertinence que « c'est nouveau ». Le Hérisson ne choisira donc ni la fascination pour la nouveauté, ni la nostalgie du bon vieux temps.
đż L'INDISCIPLINE OUVRE UNE AUTRE PISTE Et si innover consistait aussi Ă traverser les frontiĂšres ?
C'est probablement la forme d'innovation qui me ressemble le plus : aller chercher une idĂ©e ailleurs, croiser une recherche avec une expĂ©rience de terrain, faire dialoguer pĂ©dagogie, sociologie, philosophie, travail rĂ©el, psychologie. Ăcouter celui qui fait autant que celui qui thĂ©orise. Mettre cĂŽte Ă cĂŽte deux choses qui n'avaient apparemment aucune raison de se rencontrer, et voir ce qui se passe.
C'est ici que l'indiscipline prend tout son sens â pas celle qui rejette les disciplines, celle qui refuse d'y rester enfermĂ©e. Edgar Morin nous invite justement Ă relier ce que nous avons tendance Ă sĂ©parer. Michel Serres a passĂ© son Ćuvre Ă circuler entre sciences, philosophie et littĂ©rature.
L'innovation peut aussi naßtre là , dans un déplacement du regard. Pas forcément parce que nous avons inventé quelque chose, mais parce que nous avons aperçu une relation que nous ne voyions pas auparavant.
đ LE HĂRISSON, PASSEUR DE LECTURES
Norbert Alter â L'Innovation ordinaire. Pour sortir de l'image de l'innovation spectaculaire, descendue d'en haut avec son comitĂ© de pilotage. Alter s'intĂ©resse Ă la maniĂšre dont les acteurs s'approprient, transforment et dĂ©tournent les nouveautĂ©s dans le travail rĂ©el. đ Ă lire pour regarder les innovations qui se fabriquent dans les usages.
Edgar Morin â Introduction Ă la pensĂ©e complexe. Parce que penser autrement suppose parfois moins de dĂ©couvrir un nouveau territoire que de reconnecter ceux que nous avions sĂ©parĂ©s. đ Ă lire pour apprendre Ă relier.
Michel Serres â Le Tiers-Instruit. Traverser, rencontrer, quitter momentanĂ©ment son territoire et revenir transformĂ© â une conception de l'apprentissage qui convient assez bien Ă un HĂ©risson IndisciplinĂ©. đ Ă lire pour cultiver le dĂ©placement intellectuel.
Donald Schön â The Reflective Practitioner. Parce que les professionnels ne font pas qu'appliquer des savoirs dĂ©jĂ constituĂ©s : ils ajustent, bricolent, expĂ©rimentent, rĂ©flĂ©chissent dans l'action, et produisent ainsi des connaissances que les modĂšles formels captent parfois difficilement. đ Ă lire pour rĂ©habiliter l'intelligence du terrain.
đŹ LA QUESTION QUI PIQUE
La prochaine fois que quelqu'un vous dira « il faudrait innover », avant de chercher l'idée géniale, le nouvel outil ou la prochaine technologie, essayez simplement de demander :
« D'accord. Mais qu'est-ce que nous voulons réellement changer ? »
Puis attendez. La conversation pourrait devenir beaucoup plus intéressante.
đŠ CE QUE LE HĂRISSON EMPORTE AVEC LUI
Peut-ĂȘtre avons-nous posĂ© la mauvaise question depuis le dĂ©but. Pas « est-ce innovant ? », mais « est-ce que cela change quelque chose » â dans la maniĂšre d'apprendre, de transmettre, de travailler, de regarder ce que nous ne voyions plus.
Et si la rĂ©ponse est non, ce n'est pas grave. Tout n'a pas besoin d'ĂȘtre innovant pour ĂȘtre utile. Et rien que ça, dans notre Ă©poque fascinĂ©e par la nouveautĂ©, c'est peut-ĂȘtre dĂ©jĂ lĂ©gĂšrement indisciplinĂ©. đŠ
đ LE MOIS PROCHAIN đŠ Quand avons-nous dĂ©cidĂ© qu'apprendre devait forcĂ©ment se voir ?
Nous aimons les traces : objectifs, évaluations, attestations, badges, compétences cochées, résultats observables. Et tout cela a son utilité.
Mais le HĂ©risson se demande : tout ce qui s'apprend produit-il immĂ©diatement quelque chose que l'on peut montrer, mesurer ou certifier ? Que faisons-nous de ce que l'on apprend en observant un collĂšgue, en se trompant, en Ă©coutant une conversation, en rĂ©pĂ©tant un geste jusqu'Ă ce qu'il devienne presque naturel â ou en comprenant soudain, trois semaines plus t**d, quelque chose entendu presque par hasard ?
Et surtout : que devient un savoir lorsque personne n'avait prévu de le regarder ?
Le mois prochain, le HĂ©risson ira donc explorer notre besoin de rendre l'apprentissage visible. Pas pour opposer le mesurable Ă l'invisible, mais pour aller regarder ce qui se passe entre les deux. Et forcĂ©ment, quelques Savoirs Invisibles risquent de sortir de leur cachette. đŠâ
đŠ MCL'Atout Formation Le HĂ©risson IndisciplinĂ© Chroniques des paradoxes de la transmission Explorer les savoirs invisibles. Relier les disciplines. RĂ©habiliter le bon sens