L’UFR de philosophie de l’université Paris I Panthéon-Sorbonne propose depuis la rentrée 2010 une formation professionnelle en éthique appliquée au développement durable, niveau Master deuxième année (Bac + 5). La formation combine des séminaires et des missions que les étudiants doivent mener à bien en deux mois, encadrés par des tuteurs professionnels. Les étudiants doivent élaborer une réflexio
n philosophique sur les sujets qui leur sont proposés, et conclure leur analyse par des recommandations adressées aux porteurs de missions. Ils présentent leurs principales conclusions et recommandations devant un jury composé de personnalités reconnues, issues du monde académique et du monde professionnel.
« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, ce qui importe, c’est de le transformer ». Cette phrase de Marx résume très bien le projet d’ensemble de la formation : elle nous dit en effet, premièrement, que ce qui importe aujourd’hui est de considérer le monde comme le produit d’une activité humaine et comme une tâche à accomplir, et non comme un destin en marche ; deuxièmement, que le philosophe doit jouer un rôle essentiel dans cette tâche. Le philosophe ne doit pas interpréter le monde seulement, c’est-à-dire enregistrer ses soubresauts pour les élever, de manière purement spéculative, à la dignité du concept ; il doit le produire. En tout cas, il doit contribuer à le produire. Voilà la conviction essentielle qui est à l’origine de cette formation. Certains diront sans doute que c’est une idée belle et généreuse, mais naïve : la pensée est une chose très estimable et nécessaire, mais ce n’est pas elle qui fait marcher le monde. Ils n’auront pas complètement tort. Ce sont des forces qui transforment le monde sous nos yeux – des forces économiques, politiques et militaires, mais aussi celles des doctrines religieuses, des idéologies qui entraînent les foules. Or la pensée n’est pas une force, elle ne produit rien à proprement parler. En outre, on sait bien qu’il est impossible de dire par avance où se produiront les changements les plus profonds, d’anticiper selon quelle « logique », et à la suite de quelles initiatives (même minuscules), de quelles innovations (parfois de détail), de quelles mobilisations (souvent locales), le monde aura définitivement et radicalement changé de visage. Comme le faisait remarquer Bergson au début du XXe siècle, «un siècle a passé depuis l’invention de la machine à vapeur, et nous commençons seulement à ressentir la secousse profonde qu’elle nous a donnée ». Une invention qui concernait au départ certaines manufactures a finalement bouleversé jusqu’à la manière d’habiter le monde, de vivre l’espace et le temps. Faut-il en conclure que le monde est le produit de l’activité humaine mais que la réflexion vient toujours trop tard, lorsque les transformations sont déjà accomplies ? Ces remarques sont fortes, mais admettre que ce n’est pas la pensée qui peut changer le monde ne signifie pas pour autant que ce monde qui change n’a pas besoin d’une pensée. Nous savons bien depuis Nietzsche que toute force qui s’exerce est aussi une affirmation de valeurs. La pensée philosophique n’a sans doute pas à elle seule la force de changer les choses : du moins est-elle compétente lorsqu’il s’agit de clarifier ce que sont les valeurs, le sens et les finalités qui sous-tendent les changements en cours. Voilà une deuxième conviction : la pensée force les forces qui s’exercent à s’appréhender elles-mêmes comme des positions de valeurs. Par ailleurs, s’il est exact que nous ne pouvons pas anticiper tous les effets de nos activités, du moins n’est-il pas impossible de donner une direction à cette activité, un sens et un but. C’est même devenu une nécessité. Cette conviction est du reste largement partagée aujourd’hui. Dans un contexte marqué par une forte incertitude, nos sociétés affichent de plus en plus leur souci d’introduire davantage de réflexion dans les décisions qui les engagent : elles n’envisagent plus leur devenir autrement que de manière réfléchie, responsable, informée sur les enjeux éthiques, environnementaux et sociaux des choix qu’elles font. Les opinions publiques admettent de moins en moins l’aveuglement éthique, qu’il s’agisse d’actions économiques, de consommation de biens et de services, de décisions politiques, de recherche scientifique ou d’innovation technologique. Concilier les impératifs d’efficacité et le souci des valeurs et des finalités est par conséquent devenu une exigence incontournable pour les acteurs du changement, publics ou privés. Ceux-ci ne peuvent plus se contenter de mettre en avant quelques vagues considérations morales à des fins de communication auprès du public : ils sont désormais tenus d’irriguer leur vision stratégique et leurs actions par une réelle exigence éthique, bien informée et détaillée, stipulant en premier lieu que les hommes doivent toujours être traités comme des fins et non comme des moyens. Une troisième conviction anime cette formation : si le philosophe doit contribuer à produire le monde, et à le produire en valeurs, ce n’est pas seulement depuis l’université qu’il doit agir. Il doit, aujourd’hui plus que jamais, essaimer dans tous les lieux où se produisent les changements – c’est-à-dire partout ; il doit se tenir au plus près des dynamiques qui font jouer des forces et des valeurs. Le « philosophe d’entreprise », celui qui donne des conférences pour cadres en mal de repères, n’a pas bonne presse ; ce n’est pas une raison pour conclure que la philosophie se dégrade inévitablement dès qu’elle croit pouvoir s’exercer en dehors des lieux académiques. Troisième conviction donc : il est possible, et même nécessaire, de former des jeunes gens à une authentique pratique de la philosophie en dehors de l’université. Un seul mot pour terminer : mettre la rigueur de la pensée philosophique au service de tous ceux qui contribuent aujourd’hui à faire émerger le monde de demain. Xavier Guchet ([email protected])
Maître de conférences, université Paris I Panthéon-Sorbonne, responsable de la formation