03/04/2020
LE LÂCHER-PRISE –
Page 1 – Pourquoi il ne faut pas le recommander n’importe comment ?
Page 2 – L’angoisse et la douleur
Page 3 – Qu’est-ce que le lâcher-prise et son bienfait précis ?
Si la notion est à la mode, et si elle peut être fort utile dans certains cas, elle ne l’est pour autant pas toujours. En effet, il ne nous viendrait pas à l’idée de conseiller l’outil de la remise en question à quelqu’un qui n’a déjà pas assez confiance en lui, tout comme réciproquement nous n’allons pas indiquer l’affirmation à celui qui n’en manque pas. Le lâcher-prise n’est, de la même manière, pas la réponse à tout, et suppose d’abord de bien savoir de quoi on parle avant de lui conférer des vertus magiques.
En effet, la première réaction que j’ai eu en entendant parler de cette méthode n’a certainement pas été que la mienne. Je remets en contexte, on ne va pas bien, quelque chose nous travaille, nous pose problème, et nous ne parvenons pas à trouver de solution, si bien que l’on y réfléchit beaucoup, longtemps, et parfois sans efficacité. Bien sûr, pour se lancer dans autant d’efforts, c’est que les enjeux de ce problème nous touchent de près et que les sa résolution nous paraît absolument nécessaire.
Et lorsque c’est à ce moment que l’on vous indique « le lâcher-prise », il sonne un peu comme une sentence, on vous demande simplement d’abandonner votre projet, et c’est inconcevable. Car en somme, à ce moment, lâcher-prise signifie que, plutôt que de souffrir de ton futur échec et de la déception de l’espoir que tu gardes, souffre plutôt de l’abandonner, on dira que tu as « lâché-prise », et ton échec passera pour un effort de sagesse et te confèrera un certain prestige. « D’entre deux façons d’échouer, plutôt que de t’exposer à la déception, choisi le forfait et tu t’en tireras avec les honneurs ». J’ai envie de dire « l’arnaque ! »
Mais le développement personnel doit davantage ressembler à un effort qu’à du sabotage, et il faut bien manquer de confiance en son projet pour le lâcher, soit l’abandonner purement et simplement, et soi avec. C’est d’ailleurs plutôt vexant de se voir opposé, devant la demande d’aide, une telle solution, qui ne veut rien dire d’autre que « ton problème ne mérite pas qu’on s’y intéresse davantage ». Et si vous avez le malheur, l’intuition que le conseil n’est pas bon, et que vous contestez le bien-fondé de l’outil proposé, vous avez des chances que l’on vous remette sur le dos votre incapacité à lâcher-prise, justement. C’est vous qui n’êtes pas près, d’ailleurs vous ne faites pas assez d’efforts pour vous laisser tomber, alors on va cesser de vous y aider. La double peine ! Qui ne cache pour moi que l’incompétence à offrir des outils adaptés après une juste analyse du problème. Bref, laissez-vous tomber ou on vous laisse tomber, un vrai comble, pour une discipline qui encourage la confiance en soi. Lorsqu’il est pareillement investi, le lâcher-prise n’est non seulement pas une solution, mais il peut également être un dommage, personnel.
Voici donc mon point de vue sur je sujet : le lâcher-prise s’adresse d’abord aux anxieux, à ceux qui ruminent de façon chaotique leurs délibérations, plutôt menées par les passions que par la raison, ce qui évidemment n’est pas la meilleure façon de construire d’aboutir à un raisonnement complet. Mais il ne doit pas intervenir n’importe comment ni à n’importe quel moment. En effet, si la rumination est néfaste, elle a quand-même une bonne raison de se tenir : elle identifie un problème, qui par la douleur, demande à être résolu. Le souci étant que la rumination implique trois écueils :
- elle ne construit pas de raisonnement suffisamment bien mené pour aboutir à une solution
- en l’absence de solution, elle paralyse l’action et vous condamne à tourner en rond dans votre tête
- elle prend ainsi tout l’espace de notre esprit et nous empêche de prendre le temps de se ressourcer
C’est donc pour moi un accompagnement au raisonnement, jusqu’à temps qu’il soit abouti, qui est d’abord indiqué, après quoi il faudra passer à l’action selon les conclusions tirées de la réflexion, puis poursuivre le raisonnement si besoin est, rafraîchis par la nouvelle donne proposée par les conséquences de son action.
Procéder ainsi a l’avantage de révéler parfois que la difficulté ne réside pas toujours dans la complexité du problème lui-même, mais plutôt parfois dans une mauvaise méthode d’évaluation de la situation, qu’il s’agira donc de parfaire ; ou, que nous manquions de courage pour passer à l’action, ce qui nous conduit à poursuivre la réflexion comme si elle n’était pas achevée, pour ne pas avoir à agir.
Ces possibilités révèlent qu’il existe bien d’autres choses à faire pour avancer que d’abandonner. C’est pourquoi le lâcher-prise ne se « prescrit » qu’à condition d’avoir déjà tout évalué et tout tenté, lorsque la situation n’est plus entre nos mains, et que raisonner devient un effort inutile. Il ne s’agit alors plus d’un abandon puisque l’on a agi en faveur de son projet, et qu’il n’y a plus rien que l’on puisse faire pour l’aider à avancer.
Sans cette étape, « prescrire » le lâcher-prise, c’est recommander la résignation, l’abandon, le forfait. C’est dire à l’autre que son projet ne mérite pas l’effort, ni la résolution, que cette difficulté ne vous apprendra rien d’utile et qu’il n’est pas nécessaire de s’y confronter. Cela, ce n’est pas du développement personnel, ce serait même plutôt l’inverse.
Par ailleurs, les techniques utilisées pour mettre en application ce lâcher-prise ressemblent le plus souvent à des outils de relaxation et de méditation, qui, indiquées au mauvais moment, auront plutôt pour fonction de tromper l’angoisse que de la résoudre. C’est donc nier que, comme toutes les douleurs, elle ait une raison d’exister, c’est dire qu’on souffre pour rien (allez dire ça à quelqu’un qui souffre) ; que la souffrance n’est rien d’autre qu’un dysfonctionnement, accidentel, qu’il serait plus pertinent de gommer plutôt que d’examiner à la recherche du mal qu’elle exprime. L’angoisse, comme la douleur, est pourtant un signal qu’il faut écouter, une alarme qui réclame l’attention que vous vous devez pour quelque chose qui en vous s’est déséquilibré, et qui nécessite donc du soin. On n’annule pas le problème en annulant son expression, on n’annule pas le problème en détournant son attention de sa douleur, on ne résout pas l’angoisse en la divertissant. Il faut bien avoir conscience qu’en procédant ainsi on ne fait que gagner du temps, et si ça peut être salvateur d’y procéder quand on ne peut pas faire autrement à condition que ce soit fait en connaissance de cause, il faudra toujours se rappeler que c’est reculer pour mieux sauter, et que choisir de tromper l’angoisse, c’est se laisser vulnérable au moment où elle reviendra prendre sa place, qui lui appartiendra toujours tant que nous n’avons pas comblé cet espace par une réelle résolution de problème, par la réparation de son équilibre émotionnel. C’est évidemment plus compliqué que de gommer le mal que son expression, mais dès fois qu’il faille le préciser, il n’est pas si simple de faire dans le développement personnel ! Et aller dire à un angoissé d’imaginer des champs de blés et de cocotiers, c’est, un peu dire qu’on va éteindre un incendie avec un pistolet à eau : c’est largement sous-estimer la puissance et la résistance du mal qui nous occupe. Vous allez me dire : mais quel moyen peut donc rivaliser avec le dit mal pour l’amenuir ?
Ma réponse sera la suivante : il ne faut pas chercher à l’amenuir, il faut lui répondre. En effet, dans un autre article, je disais que si le développement personnel avait su refaire de l’individu la priorité de ses préoccupations, il s’était aussi laissé investir par des injonctions parfois contradictoires. L’une d’elle est la résurgence de cette invective : « il faut arrêter de se regarder le nombril ». Sauf que pour prendre soin de soi, il va bien falloir se regarder scrupuleusement, s’examiner, et cela est loin de constituer un caractère égocentrique tel qu’on l’entend : quand notre voiture est cassée, on l’examine ; quand notre plante pousse mal ou se flétrit, on l’examine. Quand nous n’allons pas bien, ce n’est pas un surplus d’attention à soi que de s’examiner. Par ailleurs, s’il on accuse l’égocentrique de ne pas suffisamment considérer les autres, tout mettre en œuvre pour aller mieux aura nécessairement pour effet qu’on soit de meilleure compagnie… Mais revenons à notre sujet : Je ne crois pas qu’il faille fuir l’angoisse, je pense qu’il faut l’affronter et lui répondre – bien sûr par n’importe comment. L’angoisse, c’est l’expression d’une douleur, un peu comme un cri. Quand quelqu’un cri de douleur, on s’occupe de lui, on ne lui demande pas de penser à autre chose pour que ça passe, encore une fois la douleur n’est pas un accident de passage, c’est un symptôme. Il faut donc chercher l’origine de ce symptôme pour le résoudre et ainsi regagner l’équilibre que votre émotion réclame par la douleur, et tenter de la divertir, c’est ne pas la prendre au sérieux, et chacun sait que c’est vexant. On notera d’ailleurs que le discours populaire a tendance à colporter que les gens qui vont mal sont égoïstes et susceptible, sans jamais avoir remis en question nos propres réponses à la douleur. Il faudra bien sûr s’en disculper, car être l’interlocuteur du mal-être, ce n’est précisément pas le rôle d’un ami, mais d’un thérapeute ou d’un philosophe, dont les principales figures traitent le concept depuis l’antiquité. Exposer les difficultés de jouer au thérapeute quand on est un ami fera d’ailleurs l’objet d’un prochain article.
Pour résumer, le lâcher-prise, cela suppose que l’on ait tout tenté, après avoir tout réfléchis : dans le cas contraire on peut considérer qu’il soit plutôt heureux que notre psychisme nous oblige à rester accroché à ce qui pour nous est essentiel, et qu’il faut donc s’attacher à résoudre pour gagner une tranquillité qui ne soit pas artificielle. Le développement personnel ne consiste pas à tout accepter, et particulièrement pas la peur, qui nous fait parfois résister à régler nos problèmes. Les méditations et autres formes de détournement d’attention devraient ne servir qu’a gagner du temps lorsque l’on n’a aucun moyen de gérer le problème au moment où notre corps tout entier nous dit que c’est essentiel à notre équilibre, et s’occuper ainsi de soi n’a rien de comparable à « se regarder le nombril ».
Le lâcher-prise, n’est utile que quand tout à été fait et réfléchis, et il n’y a qu’à ce moment-là que, d’être capable de prendre de la distance avec ses problèmes a plus de sens que de s’en occuper – finalement, l’angoisse a ceci de fonctionnel qu’elle nous oblige à nous focaliser sur ce qu’il nous faut pour avancer. Lorsque c’est chose faite, effectivement, la rumination représente une toxicité obsolète, car elle induit l’idée suivante : poursuivre de garder à l’esprit quelque chose sur lequel nous n’avons plus aucun pouvoir nous fait croire que nous pouvons encore contrôler les évènements alors que nous avons déjà fait tout ce qui était en notre pouvoir. Il faut savoir, une fois que l’on a tout tenté, laisser nos situations murir sans notre action ni notre regard, et effectivement ne récolter les fruits de notre action que lorsqu’ils auront poussés. En attendant, il faudra se rappeler que si notre plantation a sollicité toute notre attention à un moment donné, ce n’est pas fait pour durer, et retrouver l’équilibre consiste à se souvenir que d’autres champs de nos vies nécessitent notre attention s’il on ne veut pas qu’ils fassent l’objet d’une autre angoisse à l’avenir. C’est cela, le lâcher prise : reconnaître le moment où a crise a été géré et doit pouvoir se passer de notre focalisation, au profit des autres sphères de notre vie : elles en méritent aussi, même si l’angoisse a tendance à nous forcer à déconsidérer notre intérêt pour les choses qui fonctionnent afin d’attirer notre attention sur ce qui ne fonctionne pas. Mais de s’en être chargé doit pouvoir nous donner, si ce n’est confiance en l’avenir, l’assurance qu’il n’y a plus rien à faire, et qu’il est temps de reconsidérer les différents facteurs de notre équilibre afin de les cultiver également. Il sera également le temps de se préparer à ce que le résultat des choses, lorsqu’il adviendra, ne nous conviennent pas, et d’imaginer la suite : allons-nous nous confronter à un travail d’acceptation et de redéfinition d’objectifs, ou est-il pertinent de tenter encore ? Il nous faudra de l’espace pour imaginer la suite de nos vies, et c’est aussi à cela que sert le lâcher-prise.